Martine Combemale, pionnière de l’audit social et créatrice de RH sans frontières.

Le champ de l’humanitaire et de la responsabilité sociale des entreprises est aujourd’hui  un terrain ouvert où se côtoient les projets les plus édifiants avec des initiatives dont la générosité ne compense pas toujours le manque de réflexion ou de recul par rapport au contexte global dans lequel elles s’insèrent. Martine Combemale milite pour une approche pragmatique. Engagée très tôt dans l’audit social et dans la lutte contre l’exploitation des enfants au travail, elle a multiplié les expériences en entreprise, auprès d’institutions internationales et dans le cadre de Vigeo. Avec RH Sans frontières, une association qu’elle avait créé il y a plusieurs années avec Jacques Igalens(*) et qu’elle relance aujourd’hui, elle entend aider les acteurs à structurer leur projet, accroître le professionnalisme des initiatives sur le terrain et ancrer les démarches de responsabilité sociale dans un véritable business modèle. Elle nous parle dans cet entretien de son parcours, des projets qu’elle nourrit dans le cadre de RH sans frontière, et de ses réflexions sur l’engagement dans l’humanitaire.

 

Comment êtes vous venue à l’audit social et à cette spécialisation dans le champ de la Responsabilité Sociale des Entreprises ?

Je suis issue d’un milieu modeste qui ne m’a pas d’emblée donnée toutes les cartes pour réaliser une ambition qui m’a toujours habitée : « mettre l’homme au centre des motivations ». Je voulais être juge pour enfants, mais j’ai sans doute manqué à l’époque du bagage culturel qui était nécessaire dans les concours de la magistrature. J’ai fait des études de Droit puis me suis spécialisée dans le management des Ressources Humaines et l'audit social.

A l’occasion d’une expatriation aux Etats Unis, j’ai eu l’opportunité de rejoindre le Groupe Milan Editions, spécialisé dans les publications à destination des enfants, comme Directeur pour l’Amérique du Nord. Mon statut de journaliste m’a permis à cette époque de rencontrer énormément de gens, dont des responsables du Comité International de la Croix Rouge. De fil en aiguille j’ai été amenée à m’engager personnellement dans la lutte contre le travail des enfants. J’ai ainsi participé, en 1997, à l’organisation de la marche contre le travail des enfants. J’ai réalisé ensuite de nombreuses missions, aux USA et en Afrique, en particulier sur le trafic des enfants dans les plantations de Cacao.

Et la RSE ?

On m’a conseillé de me spécialiser dans la Responsabilité Sociale des Entreprises. Je me suis donc formée à la norme SA 8000. J’ai ensuite réalisé des missions d’audit pour le compte de grandes entreprises, dans leurs filiales et chez leurs fournisseurs. Ces entreprises ont fini par me demander de les aider à former les principaux acteurs, ce qui m’a permis d’aller plus loin dans la démarche : de l’audit social à la formation et au monitoring.

Cet itinéraire m’a naturellement conduit chez Vigeo, quand cette agence de notation sociale a été créée à l’initiative de Nicole Notat, où j’ai poursuivi mon activité dans le conseil des entreprises et le management de projet.

Pourquoi avez vous souhaité créer RH sans frontières ?

Dans le cadre des missions que je réalisais, j’ai fait le constat d’un certain décalage entre les intentions de l’audit social et les conditions de sa mise en œuvre. Mon sentiment est que, dans un certain nombre de situations, les auditeurs sociaux, par manque de connaissance du contexte, du métier ou du secteur d’activité, déroulent des procédures d’audit fondées sur des référentiels qui sont inadaptés ou mal compris. En Chine, par exemple, les personnes ne comprennent pas les principes de droits humains qu’on veut leur imposer parce qu’ils n’ont pas les compétences de base dans le domaine de la gestion du personnel. Quand on leur parle d’heures supplémentaires, ils ne comprennent pas la subtilité dès lors que les personnes sont rémunérées à la tache. Il s’ensuit des incompréhensions et la tentation de tricher pour satisfaire formellement les exigences des donneurs d’ordre ou des auditeurs, sans modifier vraiment les pratiques. En Chine les personnes sont encore essentiellement considérées comme un « coût » avant d’être une ressource. Plus les contraintes s’accumulent, plus elles renforcent l’équation homme = coût qu’elles voudraient battre en brèche. C’est un cercle vicieux. La mécompréhension entraine la triche et finalement la perte de confiance.

Comment est né RH sans frontières ?

Le projet RH sans frontières est né en 2005, en association avec Jacques Igalens. Au départ, il s’agissait d’un projet de formation pour l’Europe de l’Est financé par la CEE. L’objectif était de démontrer que le respect des droits humains pouvait s’inscrire dans un véritable business model.

En Chine, cela a donné lieu à la rédaction d’un manuel de gestion des Ressources Humaines. Ce dernier devait être prolongé par la formation des chefs d’entreprise chinois aux concepts de base de la gestion du personnel. Malheureusement, cette formation n’a pu être mise en œuvre pour des raisons budgétaires et le manuel a été diffusé seul, ce qui est évidemment très regrettable.

Où en est actuellement l'association?

Au cours des derniers mois, les membres les plus actifs de l’association ont été très sollicités, comme je l’ai moi-même été au sein de Vigéo. Nous avons été contraints de mettre en sommeil les activités de l’association faute de temps à lui accorder. L’animation d’une structure comme RH sans frontière est un travail très exigeant qui s’accommode mal du travail en temps partagé. C’est d’ailleurs sur la base de ce constat que j’ai récemment décidé de quitter Vigéo pour me consacrer, cette fois à 100% au développement des activités de RH sans frontière.

C'est donc un nouveau départ?

Absolument. Avec de grandes ambitions.

Quel jugement portez-vous aujourd’hui sur le développement de la RSE et de l’humanitaire en général?

Mon sentiment est que trop peu de gens encore en France ont une véritable connaissance de ce qu’est la responsabilité sociale. L’ANPE par exemple, vient de mettre à jour son Répertoire des Métiers et des Emplois (ROME). Celui-ci n’intègre aucun emploi relevant du champ de la responsabilité sociale. C’est dommage car beaucoup de jeunes souhaitent et pourraient s’investir dans ce secteur. Faute d’information, ils parviennent difficilement à formaliser leur projet et restent parfois bloqués au niveau d’une motivation générique, « travailler dans l’humanitaire », qui, en soi, ne veut rien dire.

Cette difficulté intervient pour les fonctions qui ne ressortent pas des métiers clairement identifiés dans l’humanitaire. Quand on est spécialisé dans la logistique ou le médical, les manières de s’investir dans l’humanitaire sont assez évidentes. Pour ceux qui ont une autre qualification, il n’est pas évident de comprendre comment ils peuvent transposer leurs compétences dans le secteur du développement durable et de la responsabilité sociale. Je rencontre souvent des jeunes prêts à partir, parfois d’ailleurs déjà en contact avec une ONG, qui ne savent pas définir le projet dans lequel ils veulent s’investir. Je crois qu’il y a là un travail important à réaliser pour supporter concrètement ces jeunes qui souhaitent s’engager et pour leur proposer un cadre structuré.

 

* Martine Combemale est l’auteur, en association avec Jacques Igalens, du Que sais-je ? consacré à l’audit social. PUF 2005

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